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Cordes-sur-Ciel, cité cathare et alchimique (épisode I)

Cordes-sur-Ciel, cité cathare et alchimique (épisode I)
Cordes-sur-Ciel.

Cordes-sur-Ciel, bastide du sud-ouest située au nord du département du Tarn, n’avait, à son origine, que "Cordes" pour seul nom, les mots la qualifiant de "sur ciel" n’ayant été ajoutés que très récemment, en 1990. Et pourtant, Cordes semble avoir depuis toujours porté ce qualificatif. Lorsque les matins d’hiver, le brouillard vient à envahir la vallée, tel un mur de nuages avançant inexorablement, et que la vieille cité, hissée sur son promontoire, émerge des nues, nous avons bien l’impression que Cordes est comme suspendue dans le ciel.

Alchimie et catharisme

Mais Cordes, c’est aussi un "vaisseau" ayant traversé les siècles et les tempêtes. Cette image du navire est particulièrement frappante lorsque l’on regarde une photographie de Cordes prise d’avion. L’illusion est presque parfaite. Elle est due notamment au fait que le Puech de Mordagne (en occitan, le mot "puech" désigne une hauteur montagneuse, une colline), sur lequel la bastide a été édifiée, est plus long que large. Le bateau cordais, semblable à un paquebot, fait naturellement allusion à deux sujets omniprésents dans la cité moyenâgeuse : l’Alchimie et le Catharisme. Le symbole même du vaisseau nous renvoie, en effet, à l’odyssée héroïque ou à ce voyage sur les eaux — souvent périlleux — que l’on associe généralement au travail que doit accomplir l’alchimiste en quête de la pierre philosophale. Quant à la route que semble suivre ce navire, en provenance de l’est pour se diriger vers l’ouest (correspondant à l’orientation du petit mont), elle nous amène à songer à cet Orient d’où seraient venues les idées maîtresses du Catharisme.

Enfin, Cordes nous donne une autre image, celle d’un dragon qui paraît dormir tout en gardant jalousement son trésor. Quand on découvre le Puech de Mordagne depuis la route du nord, on imagine sans peine la silhouette massive de la Bête dont l’échine est parfaitement dessinée par les constructions en dents de scie. Or, le dragon, en tant qu’incarnation de la materia prima, nous dirige une nouvelle fois vers cette Alchimie dont Cordes ne saurait se départir. Mais le dragon (ou vouivre), c’est aussi la représentation d’une force venue du plus profond des entrailles de la Terre, une énergie tellurique symbolisée par le principe chtonien des pattes de la Bête (nous verrons dans un prochain épisode que les forces telluriques se font éminemment ressentir à Cordes). Ajoutons à ce portrait de l’animal fabuleux un côté parfois démoniaque, et on comprendra mieux pourquoi l’église de Cordes est dédiée à Saint-Michel, l’archange qui parvint à terrasser Satan (souvent représenté par un dragon).

La simple vue de Cordes, même de loin, nous indique déjà que nous avons affaire à un lieu hors du commun et tout à fait énigmatique, impression qui sera largement confirmée au moment où nos pas nous conduiront au cœur de la vieille cité. En attendant, que le lecteur nous permette de rappeler ici quelques faits (et découvertes) qui ont fait l’histoire de Cordes-sur-Ciel.

Notons, en premier lieu, que la cité cordaise n’a vu le jour qu’en 1222. Avant cette date, le Puech de Mordagne ne connut vraisemblablement qu’une très faible occupation humaine, au point que cette dernière ne laissât aucune trace sur la colline. Pourtant, nous savons, grâce aux vestiges et autres objets retrouvés, que les proches environs étaient habités depuis la préhistoire. Un lieu comme Vindrac-Alayrac, par exemple, situé à seulement cinq kilomètres de Cordes, nous offre, en plus d’un dolmen (celui de la Gazelle), un site mérovingien pour le moins remarquable. C’est effectivement à Vindrac que furent mis à jour un nombre considérable de sarcophages d’époque mérovingienne. L’un d’eux, datant du VIe siècle, présentait cette spécificité de contenir une "defixio", c’est-à-dire une tablette de malédiction, qui reposait, pliée en trois, à droite de la tête du défunt. L’objet en question est constitué d’une petite plaque de plomb sur laquelle ont été gravées des lettres en écriture cursive. Mais contrairement à ses "sœurs" retrouvées essentiellement dans les pays ayant accès à la Méditerranée, la defixio de Vindrac n’a pas encore pu être déchiffrée.

A l’instant, nous parlions de sarcophage, ce qui nous conduit à évoquer un autre objet très curieux, lui aussi découvert dans la région et reposant actuellement dans une salle du musée Charles Portal à Cordes : un sarcophage monolithe à double place. Fait étrange, les deux cuves de ce sarcophage communiquent entre elles par l’intermédiaire de quatorze ouvertures en arc de cercle aménagées dans la paroi centrale. A quoi ces ouvertures pouvaient-elles bien servir ? Cela reste un mystère…

Raymond VII construit Cordes

Nous en arrivons maintenant à l’histoire proprement dite de Cordes qui ne commença véritablement qu’en 1222, année où fut rédigée la charte (le 4 novembre) devant assurer la prospérité de la nouvelle cité. A cette époque, l’Occitanie tout entière reprend espoir après treize longues années de guerre que provoqua la première croisade contre les Albigeois. Simon de Montfort, de triste mémoire, a été tué quatre ans plus tôt sous les murs de Toulouse.

La reconquête du pays, sous la direction du valeureux Raymond le jeune, fils de Raymond VI, comte de Toulouse, est pratiquement achevée (Moissac est libérée au mois de mars 1222). Si la population occitane se réjouit de voir le joug de l’oppression ainsi secoué, elle connaît, toutefois, un motif d’affliction avec la mort du vieux comte qui décède au mois d’août 1222. Mais son fils et successeur, Raymond VII, ne lui est en rien inférieur. Aussi, son accession à la tête du comté apparaît-elle comme le signe certain d’un bonheur futur. En tout cas, Raymond VII ne ménage pas ses efforts pour reconstruire son pays dévasté par les croisés venus du nord. Parmi les tâches que le nouveau comte s’est promis d’accomplir, figure, bien entendu, l’édification de la bastide de Cordes.

D’une part, il s’agit d’offrir un refuge à toutes ces familles qui ont été chassées de chez elles (le village de Saint-Marcel, par exemple, a été purement et simplement rayé de la carte). D’autre part, il est très important de créer une place forte sur cette position avancée — en vue du retour de l’ennemi — qui sera, en quelque sorte, la clef de l’Albigeois. A peine la charte est-elle octroyée que les travaux commencent. Ceux-ci sont exécutés avec une telle rapidité qu’en peu de temps les premiers habitants peuvent venir s’installer sous la protection d’une double enceinte (Cordes comptera jusqu’à cinq enceintes fortifiées).

Pour l’anecdote, signalons ici que la naissance de Cordes fut marquée par un signe du ciel : l’année 1222 vit, en effet, passer la plus célèbre des comètes, celle de Halley (en quelques endroits de la planète, la tête de la comète parut aussi grosse que la moitié de la lune !). Certains y auront peut-être vu là un heureux présage. Il est vrai que la toute jeune cité se développera très vite, abritant bientôt quelque 5.000 âmes.

Où l’on retrouve les Cathares

Concernant la fondation de Cordes, une question reste néanmoins en suspens : pourquoi avoir choisi justement ce nom de Cordes (dans la charte de fondation, on parle déjà de "Cordoa") ? Plusieurs hypothèses ont été émises, mais la plus vraisemblable reste celle de l’emprunt à la ville espagnole de Cordoue, d’autant que Cordoba (Cordoue en espagnol) a été, au XIIe siècle, une véritable ville de lumières, où l’esprit de tolérance régnait en maître, permettant ainsi d’accueillir toutes les idées, toutes les sciences et toutes les religions. C’était aussi la capitale du livre où une armée de scribes et de relieurs œuvrait pour le plus grand bonheur des érudits (la plus importante collection de Cordoue comportait, dit-on, plus de 400.000 ouvrages !). Cependant, c’est peut-être une autre production célèbre de Cordoue — celle du cuir — qui poussa les fondateurs de Cordes à la nommer ainsi, vu que ce dernier lieu était également réputé pour le travail de cette matière.

Mais revenons à Cordes et à son histoire. La petite Cordoue a bien mérité de sa grande sœur, puisque, dès le début, elle va accueillir entre ses murs des gens venus de différents horizons et, surtout, de confessions différentes. Cathares et catholiques vont y vivre en bonne intelligence. Du reste, le temps des persécutions venu, les catholiques de Cordes feront preuve d’une extraordinaire solidarité vis-à-vis de leurs frères martyrisés.

Pour l’heure, Cordes fait figure d’asile et, quatre ans seulement après sa fondation, alors que la cité est encore en travaux, viennent s’établir les premiers cathares, comme en atteste la déposition de Guillaume d’Elves. En effet, en 1246, ce dernier témoigna avoir vu à Najac, vingt ans auparavant, trois hérétiques (Pierre de Caussade, Grimaud Donadeu et Pierre du Camp) et s’être restauré à leur table. Peu de temps après, il retrouva les trois compères à Cordes, occupés à mettre en place un atelier de tissage. Ouvrons ici une parenthèse pour signaler que beaucoup de cathares étaient tisserands, ou s’étaient initiés à cet artisanat, au point que ces hérétiques étaient souvent désignés sous ce terme. Comme l’écrivit le chroniqueur Boudry, évêque de Noyon-Tournai (décédé en 1097) : "de cette secte, beaucoup demeurent dans certaines villes jusqu’à maintenant. Et vivant du tissage, ils en portent le nom". Jean Duvernoy, l’auteur de l’admirable ouvrage “la Religion des Cathares”, ne manque d’ailleurs pas de préciser que "le milieu des tisserands est indubitablement favorable au catharisme", citant, comme exemples, ces familles entières de tisserands, à Montaillou ou à Ax, victimes d’une répression féroce, ou encore ce tisserand qui avait vendu ses métiers afin de gagner la Catalogne où il devait se faire initier.

Il nous rappelle aussi le témoignage d’Arnaud Gairaud (un Audois) qui, le 8 juillet 1246, affirma avoir été l’apprenti de deux parfaits cathares — dont un certain Guillaume Guibert — qui lui apprirent à tisser quarante ans plus tôt. Non seulement le métier de tisserand permettait-il aux Cathares de gagner honnêtement leur vie, sans avoir recours à la charité de leurs fidèles, mais encore voyaient-ils dans le tissage un symbole particulièrement fort, celui de leur foi tissant, jour après jour, leur vêtement de lumière (leur corps céleste), aussi sûrement que leur métier élaborait les plus belles étoffes.
À suivre...

 

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