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Histoire. Jean-Henri Fabre, l’Homère des insectes (épisode II)

Histoire. Jean-Henri Fabre, l’Homère des insectes (épisode II)
Reconstitution d’une mante religieuse dans le jardin de la maison natale de Jean-Henri Fabre. Photothèque Micropolis - crédit photo Gilles Tordjeman.

Ayant voulu suivre les traces de son beau-père, Antoine Fabre (le père de Jean-Henri) ne devint pas huissier mais exerça la profession de "receveur de l’octroi", ainsi que nous l’avons vu dans le précédent épisode. Bien vite, cependant, il s’aperçut que cette fonction ne nourrissait pas son homme, et encore moins sa famille, du moins, dans l’endroit où il l’exerçait. Aussi décida-t-il, un beau matin, de changer d’activité pour ouvrir un café à Rodez. Non seulement espérait-il obtenir davantage de prospérité en ouvrant un commerce, mais encore attendait-il d’une ville comme Rodez qu’elle lui fournisse suffisamment de clients.

Frédéric, frère et confident

Voici donc la petite famille Fabre venant s’installer dans la préfecture de l’Aveyron en 1833. Bientôt, le "Lucullus" ouvre ses portes. Avec ce nom, signifiant "gourmand" en référence au général romain Lucius Licinius Lucullus qui était réputé pour les fastes de sa table, Antoine Fabre souhaite sans doute forcer la main au destin. Mais, très vite, l’affaire s’avère peu rentable, au point que les parents Fabre ne peuvent même pas subvenir aux frais d’éducation de leurs deux fils. Par bonheur, le cadet, Frédéric, est accepté dans l’école des Frères de la rue des Hebdomadiers où la participation parentale reste symbolique. Quant à Jean-Henri, il ne coûtera rien à ses parents suite à l’arrangement dont nous parlerons un peu plus loin.
En attendant, ouvrons ici une parenthèse pour dire quelques mots sur Frédéric Fabre qui sera le confident de son frère et le destinataire privilégié de la nombreuse correspondance de ce dernier. Né deux ans après Jean-Henri, Frédéric va montrer, tout comme son frère, une vive intelligence à laquelle viendront s’adjoindre une nature réfléchie et une probité non moins notoire. Il semble, en outre, vouloir suivre les traces de son aîné, puisque nous le retrouvons élève à l’école normale d’Avignon, puis instituteur (à Lapalud, dans le Vaucluse) et professeur au collège communal d’Orange (département du Vaucluse). Mais après être devenu directeur de l’école primaire annexée à l’école normale d’Avignon, il quittera l’enseignement en 1859, étant davantage porté "vers les choses de l’administration et l’intelligence des affaires". C’est ainsi qu’il devient successivement secrétaire de la Chambre de Commerce d’Avignon, directeur des docks vauclusiens et, finalement, directeur du canal de Crillon.

Élève curieux et sérieux

Cette parenthèse refermée, retournons à Rodez où Jean-Henri Fabre intègre, à l’âge de dix ans, le collège de Rodez. Afin que ses parents soient exonérés des frais de scolarité, il a été convenu que Jean-Henri, alors externe, servirait la messe le dimanche, fonction dont il s’acquittera, d’ailleurs, avec le plus grand sérieux, étant bien le seul enfant de chœur à n’avoir jamais touché au fameux vin de messe ! Quant aux études proprement dites, Jean-Henri y prend désormais goût, au point que l’adepte de l’école buissonnière a totalement disparu. Mieux, il dispute la première place aux meilleurs de sa classe. Ce qui ne l’empêche pas d’être toujours attaché à cette nature qui l’attire à la façon d’un aimant. Aussi, loin de fréquenter les rues de Rodez, à l’instar de ses camarades, il leur préfère les bords de l’Aveyron et les campagnes avoisinantes. Seul l’amour des livres le ramène vers le centre-ville, venant volontiers admirer la vitrine de la librairie Carrère au 25 rue du Touat.
Mais laissons Jean-Henri Fabre nous rappeler lui-même cette période qui lui apporta assurément quelques joies, comme en témoignent ces passages toujours extraits de ses Souvenirs : "J’ai dix ans et je suis au collège de Rodez. Mes fonctions de clergeon dans la chapelle de l’établissement universitaire me valent la gratuité de l’externat. Nous sommes quatre à surplis blanc, à calotte et soutane rouges. Le plus jeune de la corporation, je suis là comme simple figurant. Je fais nombre, et c’est à peu près tout, ne sachant jamais au juste quand il faut agiter la clochette et déplacer le missel. Des tremblements me prennent lorsque, venus deux de ce côté-ci, deux de ce côté-là, nous nous assemblons, avec génuflexion, au milieu du chœur, pour entonner, à la fin de l’office, le Domine, salvum fac regem. Confessons-le : muet de timidité, je laissais faire les autres. Néanmoins j’étais bien vu car, en classe, je faisais bonne figure pour le thème et la version.
En ce milieu latinisant et grécisant, il était question de Procas, roi des Albains, et de ses deux fils, Numitor et Amulius. On parlait de Cynégire, l’homme aux fortes mâchoires, qui, les deux mains perdues à la bataille, happait encore et retenait avec les dents une galère persane. On racontait le Phénicien Cadmus, qui sema des dents de dragon en guise de fèves et cueillait de son semis une armée de soudards, s’entre-tuant à mesure qu’ils sortaient de terre. Seul, survécut à la tuerie un dur à cuire, fils apparemment de la grosse molaire du fond. M’eût-on entretenu des choses de la lune, je n’aurais pas été plus ahuri. Je me dédommageais avec la bête, qui était loin d’être oubliée au milieu de cette fantasmagorie de héros et de demi-dieux. Tout en faisant honneur aux exploits de Cadmus et de Cynégire, je ne manquais guère, le dimanche et le jeudi, d’aller m’informer si la primevère, le jaune coucou, faisait son apparition dans les prés ; si la linotte courait sur les genévriers ; si le hanneton tombait dru des peupliers secoués. Ainsi, toujours plus vif, s’entretenait le feu sacré. D’un échelon à l’autre, j’en étais à Virgile, tout épris de Mélibée, Corydon, Ménalque, Damétas et les autres. Les polissonneries des bergers antiques fort heureusement passaient inaperçues, et il y avait, dans le cadre où se mouvaient les personnages, des détails exquis sur l’abeille, la cigale, la tourterelle, la corneille, la chèvre, le cytise. C’était un vrai régal que ces choses des champs dites en vers sonores ; aussi le poète latin a-t-il laissé tenace impression en mes souvenirs classiques". On le voit, grâce à ses descriptions d’animaux ou de plantes, Virgile trouve grâce aux yeux du jeune Jean-Henri. Il en va de même pour La Fontaine, dont les célèbres fables vont enchanter notre naturaliste en herbe.

Exode familial

Mais si Jean-Henri Fabre apprécie sa vie à Rodez, il devra néanmoins quitter son collège, contraint et forcé, car les affaires de ses parents tournent à la catastrophe. Ces derniers se voient, en effet, dans l’obligation de plier boutique. Ne souhaitant pas changer d’activité, ils pensent que la bonne fortune leur sourira ailleurs. La petite famille se transporte donc à Aurillac. Mais, là encore, le succès n’est pas au rendez-vous. Au collège où il est inscrit, Jean-Henri ne fera qu’un court séjour. Ce n’est pas qu’il se montre mauvais élève — bien au contraire, il est le premier de sa classe —, mais ses parents étant dans l’incapacité de payer les frais de scolarité, il est tout simplement mis à la porte. Et voilà de nouveau la famille Fabre sur les routes. Sa destination : Toulouse. Là-bas, Antoine Fabre, persévérant dans son choix de vie, va encore une fois tenir un café. Quant à Jean-Henri, il est admis gratuitement au petit séminaire de l’Esquile de la rue du Taur. Renouant avec l’excellence, il ne tarde pas à se faire remarquer par l’abbé Dubreuil, lequel se souviendra de ce brillant élève vingt ans après, quand il le retrouvera professeur au lycée d’Avignon, étant lui-même devenu, entre-temps, archevêque de cette ville. Toutefois, le séjour toulousain sera, lui aussi, de courte durée, les parents Fabre jouant décidément de malchance dans leur commerce. L’exode familial reprend donc pour conduire les Fabre jusqu’à Montpellier. En ce dernier lieu, plus question de penser aux études, car il s’agit de survivre avant tout.

Travailler pour se nourrir

Débute alors une terrible période (située entre 1839 et 1841) pour Jean-Henri qui, adolescent, se voit forcé de louer ses bras pour avoir la simple possibilité de manger. Ces temps douloureux marquèrent à jamais l’esprit de l’entomologiste qui s’en souvint en ces termes : "Puis brusquement adieu les études, adieu Tityre et Ménalque ! La malchance s’abat sur nous implacable. Le pain menace de manquer à la maison. Et maintenant, petit, à la grâce de Dieu ! Traîne tes grègues un peu partout, et gagne comme tu le pourras tes deux sous de pommes de terre frites. La vie va devenir géhenne abominable. Passons vite !".
Effectivement, Jean-Henri répond à toutes les offres de travail qui se présentent, même si le travail en question est particulièrement pénible. Un jour, par exemple, il s’enrôle comme manœuvre dans une équipe d’ouvriers chargée de construire la ligne de chemin de fer reliant Beaucaire à Nîmes. Mais, d’autres fois où le travail vient à manquer, il se trouve à ce point démuni que son dîner se résume souvent à quelques grains de raisin grappillés furtivement sur le bord d’une route. Et pour oublier sa faim, le voilà qui se plonge dans un petit volume de poésies de Jean Reboul, le fameux poète ouvrier nîmois (exerçant plus exactement la profession de boulanger) dont le talent venait d’être reconnu par des personnages aussi prestigieux que Lamartine ou Chateaubriand. Cet ouvrage, acheté avec ses derniers liards, Jean-Henri le lut et le relut au point d’en savoir par cœur chaque vers.
Fort heureusement, ces temps affreux étaient sur le point de s’achever avec le départ de la famille pour Avignon. Arrivé en 1841 dans la préfecture du Vaucluse, Jean-Henri se présente au concours d’entrée de l’école normale. Non seulement il est reçu, mais encore emporte-t-il la première place…

La suite : Jean-Henri Fabre, l’Homère des insectes (épisode III)

 

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