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Histoire. L'Abbaye de Loc-Dieu près de 900 ans d'histoire

Histoire. L'Abbaye de Loc-Dieu près de 900 ans d'histoire

Nous sommes le 21 mars 1123. Une certaine effervescence règne dans l’abbaye de Dalon, en Dordogne, où douze moines, dirigés par un prieur, se préparent à quitter définitivement leur monastère afin d’aller fonder une autre maison dépendant de l’Ordre de Cîteaux. L’abbé Roger, après avoir conduit cette petite troupe jusque sur le seuil de l’église abbatiale, remet une croix de bois entre les mains de Guillaume, son plus fervent disciple choisi pour commander les cénobites, puis, s’adressant aux moines "pionniers", les encourage par ces paroles : "Mes fils ! Allez, au nom de Jésus-Christ, planter ce signe sacré dans quelque solitude et y fonder une nouvelle maison de votre ordre". C’est ainsi qu’ayant pris la route du sud, et après un périple qui n’était pas sans danger, les valeureux moines arrêtèrent leur marche en un lieu sauvage connu sous le nom de lucus diaboli (“bois du diable”) ou locus diaboli (“lieu du diable”) pour y ériger, à environ neuf kilomètres de ce qui deviendra Villefranche-de-Rouergue, la magnifique abbaye de “Loc-Dieu”.

Un lieu bien terrifiant


A bien regarder le site de Loc-Dieu (situé sur la commune de Martiel), on éprouve quelques difficultés à imaginer que cet endroit ait pu être un locus diaboli. Pourtant, dans un lointain passé, il n’y avait là qu’une sombre forêt qui servait de refuge à une foule de brigands et autres assassins, d’où ce nom de lucus diaboli dont la seule évocation provoquait l’effroi parmi les habitants des environs. Et même après que les moines s’y sont installés — s’étant tout d’abord contentés d’édifier de frêles abris à l’aide de branches — le “diable” ne semblait pas réellement parti, rechignant sans doute à abandonner son territoire aux saints hommes.
Une première légende nous rappelle qu’une bande de malfaiteurs essaya de chasser les moines de leurs cabanes, mais en vain. Un deuxième récit rapporté par le frère Ivofaldus, chroniqueur de la vie du prieur Guillaume, premier abbé de Loc-Dieu, fait intervenir d’autres créatures non moins dangereuses : "Une nuit d’hiver, les cellules des moines se trouvèrent entourées d’un nombre prodigieux de bêtes féroces accourues de contrées environnantes. Elles faisaient tant de bruit et poussaient des hurlements si épouvantables que la forêt en retentissait ; les pauvres cénobites se crurent perdus. Ces bêtes sauvages montèrent sur les cabanes des moines, ou bien les entourèrent de toute part comme pour les renverser, les détruire et dévorer les religieux".
Bien entendu, Guillaume intervint et, tout en brandissant une croix, il ordonna à ces fauves de s’en aller. Aucune de ces créatures n’osa le défier et toutes regagnèrent leurs tanières.

 

Le monastère est érigé sur des terres offertes


Notons également que la place où les moines choisirent de s’installer se trouvait au pied d’une élévation où des pierres avaient été dressées à une époque très reculée. Au sommet de ce petit mont, avait pris place un dolmen qui était sans doute le plus grand de toute la région. Dans le cartulaire de l’abbaye de Loc-Dieu, dom Fleury rapporte "qu’on se servit d’une partie de cette pierre pour faire un marche-pied au maître-autel de l’église de l’abbaye, et que, avant d’être descendue de son trépied, elle avait en longueur au moins vingt-huit pans ( à peu près 7 mètres NdlA)". En outre, l’abbé Victor Lafon nous apprend, dans son incontournable ouvrage ayant pour titre “Histoire de la fondation de l’abbaye de Loc-Dieu” (publié en 1879), que "deux lignes parallèles de grosses pierres" avaient pour point de départ le dolmen de Puech d’Elves et se dirigeaient vers l’occident. Ce chemin, bordé de mégalithes, était connu des autochtones sous la dénomination de "lou cami de los foxilieydos" (le chemin des sorcières ou allée des fées). On remarquera que ces alignements n’étaient pas sans rappeler ceux de Carnac (dans le Morbihan) où les pierres levées (essentiellement des menhirs) sont, elles aussi, orientées est-ouest. Malheureusement, il ne reste plus aucune trace de ces mégalithes qui devaient constituer la pièce maîtresse de l’ensemble mégalithique de Martiel.
Après ces quelques explications, nous retournons voir nos moines sur le point d’atteindre le but de leur mission : créer un nouveau monastère cistercien. Avant de songer à s’établir de façon définitive, les cénobites se devaient d’obtenir deux choses : l’autorisation de l’évêque de Rodez (Adhémar III) et le droit d’occuper les parcelles sur lesquelles ils comptaient dorénavant vivre. C’est bien volontiers que l’évêque leur donna son accord (l’autorisation officielle n’ayant toutefois été délivrée qu’en 1134), trop heureux de voir les terres rouergates accueillir leur premier monastère (d’autres fondations monastiques suivront par la suite). Quant au terrain, ils furent exaucés au-delà de leurs espérances. Les donateurs se bousculèrent et, en premier, Ardouin de Parisot qui leur fit don, au mois de mai 1124, de la majeure partie des terres qui leur étaient nécessaires pour leur subsistance. Dès lors, les moines purent se mettre à la tâche. Ces véritables pionniers défrichèrent le site et s’employèrent à assainir les zones marécageuses en réduisant notamment la surface du lac. De cette façon, ils obtinrent des terres fertiles sur lesquelles allaient s’exercer tous leurs talents agricoles. Mais il fallait aussi penser à édifier un monastère digne de ce nom. La première pierre fut posée le 28 août 1124 et, dix ans plus tard, au mois de novembre 1134, les moines purent emménager dans leurs nouveaux locaux. Le locus diaboli était, ainsi, complètement oublié, l’évêque lui-même ayant demandé à ce qu’il portât désormais le nom de locus Dei ("lieu de Dieu") qui devint “Loc-Dieu”.
Après avoir rappelé les origines de Loc-Dieu, disons quelques mots sur cette abbaye qui est sans nul doute l’un des plus beaux monuments de notre Rouergue.

 

 

Du Coran à Adam et Eve…


Nous commencerons notre visite par la salle capitulaire ou salle du chapitre. En ce lieu, notre attention est principalement attirée par une clef de voûte représentant la tête de "l’homme vert" ou de "l’homme feuillu", cette figure protohistorique, symbole de renouveau ou de renaissance. Le Coran lui-même évoque ce personnage dans la sourate 18, “Al-Kahf” (“La Caverne”), lorsque ce dernier vient à rencontrer Moïse. Cependant, c’est un long Hadith (communication orale de Mahomet) rapporté par l’imam Al-Bukhârî qui nous livre véritablement son identité : “Al-Khidr”, ce mot arabe signifiant “l’Homme Vert”, “le verdoyant” ou encore “le vert”. Signalons ici que l’Homme Vert (tant dans la sourate 18 que dans certains Hadiths) est souvent associé à une source miraculeuse ou source de vie qui aurait fait de lui un être immortel. Enfin, pour en revenir à la tête représentée sur la clef de voûte, remarquons encore que deux rameaux de verdure s’échappent de sa bouche, peut-être dans le but de symboliser l’expression du Verbe et toute sa puissance créatrice.
Nous passons maintenant dans les galeries du cloître où, là encore, quelques sculptures viennent nous interpeller. Celles-ci remontent vraisemblablement au XVe siècle, vu que le cloître d’origine fut presque entièrement détruit pendant la guerre de Cent Ans. En effet, les Anglais vinrent à Loc-Dieu en 1411 et ruinèrent l’abbaye après y avoir mis le feu (seules l’église et la salle du chapitre furent épargnées par l’incendie). C’est donc un cloître reconstruit en 1470, de style gothique, qui s’offre à notre vue. Cette parenthèse refermée, revenons à nos sculptures qui ornementent des culots supportant des retombées d’ogives. Nous y voyons une tête humaine, un petit personnage à la tête disproportionnée par rapport au reste du corps, un archange Gabriel, une tête de saurien, des feuilles de vigne et une grappe de raisin faisant référence au vin (symbole du sang que l’on associe, depuis Jésus-Christ, à la vie et à l’alliance nouvelle), et une tête d’homme portant en elle quelque chose de macabre. De fait, en observant de plus près ce visage, on s’aperçoit que les orbites sont très prononcées et presque vides. Quant au nez, il semble avoir été rogné, accentuant l’aspect effrayant de cette véritable "tête de mort". Quel pouvait en être le sens ? Cette figure servait-elle à rappeler aux moines la corruptibilité de nos corps et, partant, qu’il valait mieux se préoccuper de son âme en se tournant vers Dieu plutôt que de s’enfoncer dans la vanité des choses humaines ?
Du cloître, nous accédons directement à l’église abbatiale dont l’édification ne commença, faute de moyens suffisants, qu’en l’an 1159 pour se terminer en 1189. Cet imposant monument associe — époque oblige — l’art roman finissant au nouvel art gothique. Malgré la sobriété des lieux, typique de l’architecture cistercienne, il se dégage de ce bâtiment une impression de "majestueux" qui ne peut laisser indifférent. A l’intérieur de l’église ont pris place deux magnifiques retables dont un éveille tout particulièrement notre curiosité : celui représentant l’arbre de Jessé. Réalisé au début du XVIe siècle, ce bois sculpté polychrome et doré rappelle l’arbre généalogique de Jésus de Nazareth qui est supposé descendre de Jessé (le père du roi David) par sa mère Marie. Pour reprendre les mots de saint Bernard, principal promoteur de l’ordre cistercien : "le surgeon de Jessé est la Vierge Marie, et la fleur est Jésus". Sur le retable, venant presque piétiner un Jessé allongé sur le côté et endormi, une femme-serpent à la peau noire — véritable démone — se redresse, tenant une pomme dans sa main droite. Il s’agit, bien entendu, du serpent de la Tentation, celui qui a poussé Eve à goûter du fruit défendu. Cependant, il se peut également que l’artiste ait voulu représenter “Lilith la noire” qui, d’après la tradition juive, aurait été la première femme d’Adam, issue tout comme lui du limon de la terre. Néanmoins, un profond désaccord entre les deux premiers êtres humains poussa Lilith à quitter Adam pour s’enfoncer dans une noirceur démoniaque, au point de devenir la compagne de Samaël (“le venin de Dieu”) souvent assimilé à Satan. Entre-temps, Yahvé ayant créé une nouvelle femme à partir d’une côte d’Adam, Lilith en prit ombrage et se changea en reptile afin de provoquer la fameuse faute qui devait amener Adam et Eve à être chassés du Paradis.

 

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