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Histoire. Retour sur l’affaire Fualdès (épisode I)

Histoire. Retour sur l’affaire Fualdès (épisode I)
Lithographie de 1818 représentant l'ancien procureur impérial Fualdès (coll. Musée Fenaille, Rodez).
Rares sont ceux qui n’ont pas entendu parler de la fameuse affaire Fualdès, mais combien en connaissent les détails ? Pourtant, cette tragédie, vieille d’un peu plus de deux cents ans, a marqué de façon indélébile notre département. Qui plus est, ce drame avait excité, à l’époque, la curiosité de la France entière ainsi que des autres pays européens, attirant à Rodez tous les journalistes avides de sensationnel.

L’Aveyron, un pays où l’on égorge les gens aussi facilement que les porcs


Evidemment, le crime était odieux, la victime ayant été égorgée ! En outre, la personne assassinée n’était pas un quidam ordinaire, s’agissant, en l’occurrence, d’un ancien procureur impérial, laissant supposer que le meurtre avait une connotation politique. Et puis, parmi les protagonistes de l’affaire, il y avait cette Mme Manzon (ou Manson), dont le charme le disputait à ses talents d’affabulatrice, pour ne pas dire de comédienne. Attirant sur elle les feux de la rampe, elle ne cessa, par ses révélations suivies d’autant de rétractations — sans oublier ses syncopes simulées —, de jouer avec les nerfs de l’assistance présente aux divers procès et, surtout, des accusés qui risquaient ni plus ni moins que l’échafaud. Bientôt, notre département, et en particulier Rodez (abritant alors quelque 6.000 âmes), eut une sale réputation, honteusement exagérée par les journalistes étrangers à notre région qui n’hésitaient pas à décrire notre pays comme celui où l’on égorgeait les gens aussi facilement que les porcs !
Ainsi en fut-il de Hyacinthe Thabaud, dit Henri de Latouche, alias «le sténographe parisien», lequel, en 1817, usa de mots pour le moins violents et injustes envers notre département : «L’Aveyron est une contrée à peine moins étrange que l’antre des Cyclopes ou le royaume des Topinambous ! La terre y est rouge comme le sang, et les indigènes superstitieux, peu aimables, accouplés à des sortes de Gorgones, ne survivent qu’en égorgeant des cochons dont ils infestent leurs villes ! Quant à Rodez, c’est une angoissante cité gothique piquetée de vieux clochers couverts de gargouilles que survolent, la nuit venue, d’affreuses myriades de chauves-souris !» A la lecture d’une telle description, on comprend mieux pourquoi les Ruthénois conservèrent pendant longtemps un goût amer de l’événement en question. Et puis, il y eut ces condamnés à mort qui protestèrent jusqu’au bout de leur innocence, même lorsque l’aumônier des prisons vint les confesser. Se pourrait-il qu’ils aient été victimes d’une erreur judiciaire, voire d’un complot judiciaire ? Et en cas de réponse affirmative, qui étaient les véritables coupables ? C’est ce que nous allons essayer de déterminer après avoir rappelé les faits de cette terrible affaire.

Découverte du cadavre du procureur impérial Fualdès


Nous sommes le jeudi 20 mars 1817, vers six heures du matin. Mme Puech, née Salacroup, dont le mari exerce la profession de tailleur au Monastère-sous-Rodez, se rend dans une bourgade voisine en longeant la rivière Aveyron lorsqu’elle aperçoit, tout à coup, un cadavre flottant sur les eaux, non loin du moulin de Besses. Terrorrisée par cette vision, elle appelle, ou plutôt hurle, au secours. C’est Foulquier — le meunier — qui, le premier, accourt, suivi bientôt par quatre autres personnes. En peu de temps, on parvient à ramener la dépouille sur la berge. A la stupeur des témoins rassemblés sur la rive gauche du cours d’eau, on s’aperçoit que le défunt est un personnage bien connu de tous, puisqu’il s’agit de M. Fualdès, qui fut procureur impérial à Rodez. La nouvelle de sa mort tragique se répand dans les rues de Rodez comme une traînée de poudre. Un ami de Fualdès, Sasmayous, l’ancien percepteur des contributions, est parmi les premiers à arriver sur les lieux où repose désormais le corps de l’ancien magistrat. Sasmayous a tôt fait d’accuser les royalistes de ce forfait. Du reste, il voit dans l’exposition de ce cadavre — que des criminels ordinaires auraient lesté de pierres afin qu’il coule à pic et ne remonte surtout pas à la surface — un acte terroriste destiné à effrayer le peuple, un crime de la Terreur blanche.
A 9 heures, soit trois heures après la découverte du corps, l’enquête commençait avec l’arrivée sur place de M. Teulat, juge d’instruction au tribunal de première instance de l’arrondissement de Rodez, M. Dornes, substitut de M. le procureur général du Roi, M. Blanc, commis greffier, M. Daugnac, lieutenant de la gendarmerie royale, M. Rozier, docteur-médecin, et M. Bourguet, chirurgien. Les premières constatations effectuées par ces derniers figurent dans un procès-verbal de «la vérification du cadavre» dont nous rappelons ci-après les termes : «Tous reconnurent le cadavre comme étant celui de Fualdès. Il était habillé d’une lévite bleue, d’un gilet noir, d’un pantalon de drap gris, d’une douillette, de ses bretelles et de ses souliers : il ne s’est trouvé dans ses poches qu’un mouchoir blanc : il avait la cravate au cou. Le sieur Bourguet a coupé cette cravate avec des ciseaux pour mettre à découvert une large blessure qui était au cou, sur le devant, et qui avait pénétré très profondément dans la gorge. Vérification faite par lesdits Rozier et Bourguet, ils rapportèrent avoir reconnu une blessure à la gorge, de trois pouces et demi de long avec division complète des muscles du larynx et des veines jugulaires et carotides gauches ; blessure très profonde, qui a dû nécessairement amener la mort prompte de l’individu, par l’abondante évacuation du sang et par l’intromission de l’air dans la poitrine. Ils ont de plus déclaré qu’ils reconnaissent que la blessure a été faite par un instrument tranchant comme un couteau ou un mauvais rasoir, en appuyant fortement et en sciant, vu la section irrégulière des téguments et la meurtrissure de l’intérieur de la blessure ; ils n’ont reconnu aucune blessure sur les autres parties de corps». Après que les médecins eurent procédé à cet examen, il fut décidé de transporter le corps de Fualdès jusqu’à la maison dite des maçons située dans l’impasse du couvent de Notre-Dame, et ce, afin d’épargner à sa veuve la vue d’un si terrible spectacle. La suite de l’enquête, menée avec plus ou moins de bonheur par le juge Teulat, puis par le prévôt, allait conduire à l’arrestation d’un nombre considérable de personnes. Mais avant d’en rappeler les temps forts dans un prochain épisode, que le lecteur nous permette de lui dresser ici un portrait de la victime.

Joseph Bernardin Fualdès


Joseph Bernardin Fualdès naquit à Mur-de-Barrez le 10 juin 1761. Suivant les traces de son père, avocat au parlement et notaire royal, Fualdès alla étudier le droit à l’université de Toulouse et s’inscrivit comme avocat à la fin de ses études. En 1786, il convola en justes noces avec Marie Antoinette Pélagie Bertrand. De leur union naquirent trois enfants dont deux moururent en bas âge. Seul survécut François Régis Eugène Alexis Didier Fualdès qui épousera, en 1816, Marguerite Alexandrine Vigier, la fille du valeureux colonel Vigier. Cette parenthèse refermée, revenons au parcours de Joseph Bernardin Fualdès. Quand vint le moment de rédiger les fameux cahiers du Tiers Etat, ses compatriotes se tournèrent tout naturellement vers lui. N’était-il pas l’héritier d’une longue lignée d’hommes de loi ? Au début de la Révolution, il occupa diverses fonctions publiques avant de devenir administrateur du Directoire du département de l’Aveyron. Puis, il fut choisi pour devenir un des jurés du Tribunal révolutionnaire de Paris. Dans le cadre de ses nouvelles fonctions, il eut notamment à se prononcer sur le sort du général Adam-Philippe de Custine. Ce dernier, ayant eu le tort d’essuyer plusieurs défaites en 1793 conduisant à l’abandon d’importantes places fortes, fut accusé de haute trahison et comparut devant le Tribunal révolutionnaire présidé par Fouquier-Tinville. Réputé pour son intégrité, Fualdès fut le seul à prendre la défense de ce général et parvint même à établir son innocence, ce qui n’empêcha pas le Tribunal de condamner à mort de Custine qui fut guillotiné le 28 août 1793. Fualdès participera également au procès de Charlotte Corday, la meurtrière de Marat, mais ne prit, par contre, aucune part au procès de Marie-Antoinette, ayant démissionné de son poste un mois auparavant. De retour en Aveyron, il exerça d’abord les fonctions d’accusateur public au tribunal criminel de l’Aveyron, puis celles de juge au même tribunal (sous le 1 er Empire). Enfin, ce bonapartiste convaincu sera procureur impérial près la cour d’assises de Rodez, poste qu’il occupera jusqu’au retour des Bourbons. Après avoir repris du service pendant les Cent-Jours, il prendra finalement sa retraite lors de la Seconde Restauration. Notons également que Fualdès, comme beaucoup de notables, était franc-maçon. Il était même vénérable de la loge de Rodez. Aussi, certains crurent voir dans son assassinat l’accomplissement d’une sentence émanant de ses frères maçons en punition d’une éventuelle trahison de leur ordre. A l’appui de cette folle hypothèse, on invoquait la formule d’un serment supposé prononcé par l’impétrant dans le secret du temple maçonnique. En voici un extrait : «Si jamais je deviens parjure, je consens à ce que l’on me coupe la gorge, que l’on m’ouvre les veines, que mon sang coule de toutes parts et que mes restes soient jetés dans un précipice.» Cependant, cette piste franc-maçonne ne sera nullement envisagée par les enquêteurs, et certainement avec raison.
à suivre...
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