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Histoire. Jean Boudou, un troubadour des temps modernes

Histoire. Jean Boudou, un troubadour des temps modernes
Jean Boudou à l’âge de huit ans.
Jean Clément Boudou naquit à Crespin le 11 décembre 1920. Fils de Cyprien Boudou et d'Albanie Balssa, un très modeste couple d'agriculteurs, Jean Boudou fut bercé pendant toute son enfance par une multitude de contes que sa mère, une «Balssa» et, par conséquent, une parente éloignée d'Honoré de Balzac, se plaisait à raconter aux veillées dans ce dialecte rouergat, une des variantes de l'occitan. Jean Boudou en conservera toujours une formidable source d'inspiration lorsque lui-même sera amené à mettre par écrit ces merveilleux contes traditionnels, comme ceux qui entourent ces fabuleuses gorges du Viaur.

Le petit Boudou sur les bancs de l’école


Mais, en attendant, le petit Jean doit s'instruire sur les bancs de l'école primaire de Crespin. C'est aussi en ce lieu qu'il est confronté à cette langue française que, jusqu'ici, il n'entendait que rarement. Mais s'il doit désormais manier la langue de Molière en classe, il n'en oublie pas pour autant l'occitan à l'accent rocailleux de notre contrée. Et comment le pourrait-il, d'ailleurs ? Ses parents, ses voisins, tous s'expriment en cette langue qui ne veut décidément pas mourir, même si on a quelque peu perdu la façon de l'écrire, ce que regrettera amèrement Jean Boudou, toujours inquiet de ne point en maîtriser suffisamment l'orthographe. De son passage à l'école primaire, il laissera un souvenir très marquant à son instituteur, M. Rieuneau, lequel le considérait comme l'élève le plus intelligent de toute sa carrière. En 1932, Jean Boudou entre au cours complémentaire de Naucelle. Toujours excellent élève, alliant qui plus est la modestie à un esprit de camaraderie qui jamais ne se démentira, Jean souffrira cependant d'un certain handicap que lui valait un irrépressible bégaiement. Après en avoir pâti une partie de son enfance et toute sa jeunesse, il finira néanmoins par s'en débarrasser grâce à des séances de rééducation. Cette parenthèse refermée, retournons à sa période naucelloise où Jean découvre l'œuvre majeure de l'abbé Justin Bessou : “D’al Brès à la Toumbo” (“du berceau à la tombe”). Ce poème en douze chants l'inspirera au point que lui aussi s'essaiera à la versification en patouès et — on peut le dire — avec grand succès. Se destinant à l'enseignement, Jean Boudou est admis, en 1938, à l'Ecole Normale de Rodez. Reçu cinquième de sa promotion, on peut facilement imaginer qu'il en aurait été le major si son sempiternel bégaiement ne l'avait pas une nouvelle fois trahi lors des épreuves orales. Mais à l'Ecole, ses condisciples et vrais amis, loin de se moquer de son défaut d'élocution, souffraient presque tout autant que lui chaque fois qu'il était amené à passer au tableau, ce que ses professeurs évitaient de lui demander dans la mesure du possible. C'est que Jean Boudou faisait déjà l'admiration de tous, notamment pour sa gentillesse et son talent de poète occitan déjà bien affirmé. Après plusieurs stages effectués, notamment à Decazeville et à Saint-André-de-Najac, Jean Boudou obtint son C.A.P. et occupa son premier poste d'instituteur à Castanet, près de Rieupeyroux, en 1941. Toutefois, il ne restera que peu de temps dans cette petite commune du Ségala, étant bientôt appelé à Anduze (dans le Gard) pour venir travailler et, surtout, recevoir une formation paramilitaire dans un de ces fameux chantiers de la jeunesse française que le gouvernement de Vichy avait substitués au service militaire obligatoire. De retour en Aveyron en 1942, il va occuper un nouveau poste d'instituteur à Durenque (à partir du 1er octobre).

L’épreuve du STO


Mais le sort semble s'acharner contre lui, puisque le voilà maintenant forcé de quitter sa patrie, en 1943, pour gagner l'Allemagne dans le cadre du service du travail obligatoire (le S.T.O., de triste mémoire). Plus précisément envoyé à Breslau (en Silésie), il travaillera pendant deux ans dans une usine, jusqu'à ce qu'il soit libéré par l'Armée Rouge en 1945. S'il profite de son séjour pour apprendre l'allemand et composer plusieurs poèmes qui seront publiés dans une petite revue scolaire villefranchoise («Escola e Terrador»), entre 1943 et 1944, sa grande sensibilité ne lui permettra pas de sortir indemne d'une telle expérience. Profondément marqué par ces deux années passées outre-Rhin, sa pauvre condition de Français exilé chez l'ennemi lui inspirera toutefois un magnifique roman rédigé en langue occitane (comme la plupart de son œuvre) et sorti des presses de l'imprimerie Subervie, à Rodez, en 1956. Nous ne résistons pas à l'envie de rapporter ici un extrait de cet ouvrage intitulé “La grava sul camin” (“Les cailloux du chemin”) dont nous tirons la traduction en français de l’excellent site internet de la “Maison Jean Boudou” (ostal.bodon.com) : «Les Allemands sont partis depuis longtemps. Ils nous ont laissés là, en pleine gare, au milieu des wagons éventrés. Et nous sommes restés là, tout allongés, sans oser remuer. Slava !... Slava !... Les Russes prisonniers crient de l'autre côté : Slava !... Slava !... Je me lève… Tout le monde se lève… Dans un galop nous grimpons là-haut, droit au chemin. Un tank s'est arrêté. Slava !... Slava !... nous crions nous aussi sans rien comprendre ( à noter quele mot russe »слава« — prononcé »slava« — peut se traduire par »gloire« — NdlA). Des soldats descendent du tank, la chemise poissée de sueur et de graisse. D'autres suivent derrière, ils portent la blouse courte. Slava !... Slava !... l'armée rouge !... Un officier tout jeune mais sérieux nous parle doucement. En quelques mots d'allemand un Russe prisonnier nous dit ce qu'il en est : nous sommes libres… il faut aller en ville… se présenter au bureau militaire… Et nous partons mêlés sur le chemin : Français, Russes, Italiens… Là-bas derrière nous les mitrailleuses crépitent. Le soleil se cache. La fraîcheur tombe brusquement. Nous entrons dans la ville : Waldenburg. Les maisons de briques rouges n'ont guère souffert. Des enfants s'attroupent sur une place. Comme la bataille s'éloigne vite !»

Boudou instituteur agricole


De retour au pays, il retrouve son poste d'instituteur à Durenque et, l'année suivante, soit en 1946, il convole en justes noces avec Camillette Vidal, une jeune fille originaire du hameau de Fournols, distant de moins de deux kilomètres de Durenque. De leur union naîtront six enfants : Jeanine (née en 1947), Evelyne (née en 1948), Jean-Paul (né en 1949), Françoise (née en 1953), Jacques (né en 1959) et Nadine (née en 1960). Quatre ans après être rentré d'Allemagne, il quitte Durenque avec sa petite famille pour s'installer au Mauron, commune de Maleville, suite à sa nouvelle nomination en ce lieu. Là-bas, il consacre une partie de ses loisirs à l'écriture. Mais il en profite aussi pour préparer un brevet agricole qui lui permettra d'augmenter ses revenus (les bouches à nourrir devenant de plus en plus nombreuses dans la famille Boudou). Le voilà donc qui enseigne désormais l'agriculture en tant qu'instituteur itinérant. Mais il n'en oublie pas pour autant sa passion pour la poésie et la prose occitanes.

Boudou poète récompensé


Du reste, les années 50 seront particulièrement prolifiques et verront la publication de trois œuvres magistrales : “Contes del meu ostal” (“contes de chez moi”), un recueil de contes populaires que sortira l'imprimerie Salingardes, à Villefranche-de-Rouergue, en 1951, “Contes dels Balssas” (“contes des Balssa”), un recueil de légendes ayant trait à la famille Balssa paru chez Salingardes en 1953, et, bien entendu, “La grava sul camin” dont il a été parlé plus haut. Avec ces éditions viendront également les récompenses. Non seulement l'ouvrage “Contes dels Balssas” lui rapporte le premier prix de prose aux grands jeux floraux septénaires du Félibrige (en 1954), mais encore lui permet-il de se voir octroyer le titre de “Maître en Gay Savoir”. D'autres livres, véritables perles, naîtront sous la plume de Jean Boudou, comme “La santa Estela del centenari” (“La sainte Estelle du centenaire”), ouvrage imprimé par Subervie en 1960, ou encore “La quimèra” (“La chimère”), roman publié en 1974 par l'Institut d'Etudes Occitanes. Nous reprenons le parcours de notre Crespinais pour assister, en 1955, au départ de la famille Boudou de Maleville. Cette fois, c'est à l'est du département, à Saint-Laurent-d'Olt, que les Boudou emménagent. Se spécialisant de plus en plus dans le domaine agricole, Jean Boudou ira effectuer un stage, en 1961, dans un lycée technique de la région de Clermont-Ferrand. Peu de temps après, en 1962, il décide de soutenir les mineurs du bassin houiller de Decazeville en allant prendre part à leurs grèves. Il composera aussi à leur attention un magnifique poème intitulé “Los carbonièrs de La Sala”. Jean Boudou apparaît, à cette occasion, comme un écorché vif, souffrant terriblement des injustices sociales. Du reste, pouvait-il être heureux dans ce bas monde ? C'est lui-même qui nous donne la réponse à cette question : «…la vie est triste !... Il n’y a que les fous pour admettre que la vie est belle, et qu’il y a de la joie dans la vie !» A partir de 1969, il quitte la France, avec femme et enfants, pour accepter un poste de professeur d’agriculture au lycée de Larbatach (en Algérie). Cette expatriation sera pour lui un véritable crèvement de cœur. Ce sont des considérations d’ordre financier (toujours le souci de pourvoir aux besoins de sa famille) qui le pousseront à s’exiler ainsi. Ne pouvant oublier son Rouergue, il profite des vacances d’été pour y revenir chaque année. Et c’est lors d’un de ces séjours réparateurs qu’il participe à l’une des manifestations monstres du Larzac (en 1974) pour soutenir les agriculteurs locaux face à l’extension programmée du camp militaire. Mais depuis qu’il vit en Algérie, la santé de Jean Boudou, qui n’a jamais été bonne, s’est terriblement dégradée, l’absence de sa famille — revenue en métropole — y étant sans doute pour quelque chose. Toujours est-il qu’une crise d’étouffement plus violente que les autres aura raison de lui. Il meurt à Larbatach le 24 février 1975 dans le taxi qui le conduisait à l’hôpital. Sa dépouille sera inhumée dans le cimetière de Crespin le 6 mars suivant.
L’auteur tient à remercier ici M. Jérôme Vialaret, président de la maison Jean Boudou de Crespin, pour les photos qui illustrent le présent article.
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