Gauche, droite, gauche, droite… Pour grimper jusqu’au clocher, il faut s’y prendre du bon pied. Sur le côté de l’église Saint-Pierre-ès-Liens à Campuac, une porte aux teintes de grès rouge s’ouvre sur un escalier à pas japonais (à mareches décalées). Durant le mois de décembre, Bernard Sabo gravit trois fois par jour la cinquantaine de marches qui le séparent de Joséphine. Une des cloches du campanile. En ce matin du mercredi 23 novembre, ses mains effleurent la rambarde de bois clair. Une réalisation moderne. «C’est le menuisier à la retraite qui nous a refait les escaliers, avant il n’y avait même pas de rampe», précise le sonneur.
Depuis 30 ans, midi et soir, Bernard rythme la vie des villageois. Il lance inlassablement le battant pour sonner l’Angélus. Mais, douze jours avant le 24 décembre, une nouvelle mélodie parvient à l’oreille des habitants. À 19h30, chaque soir, un son sourd annonce un miracle. Celui de Noël. S’ouvre alors la période des Calendas.
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Tradition rouergate, «le premier soir - le 13 décembre - on commence par un coup, les cloches sonnent à la volée puis on carillonne. Le deuxième jour, on sonne et carillonne deux fois, le troisième jour c’est trois…», sourit Bernard. Plus le calendrier se rapproche de la Nativité et plus la symphonie est longue. «Parfois, on peut rester sonner durant une heure pour faire les douze coups», précise le campanièr.
Une tradition familiale
Le troisième palier est enfin atteint. Après avoir esquivé les toiles d’araignées et poutres de bois qui cherchent à assommer les curieux, les trois cloches se dévoilent au visiteur. L’air froid s’engouffre par les ouvertures du campanile et effleure l’airain des instruments. «Parfois, quand on sonne les calendes, la neige rentre avec le vent et le plancher est tout blanc», se remémore le carillonneur. Installé sous la charpente, Saint-Pierre trône majestueusement depuis 1849.
Baptisée en l’honneur du saint patron de l’église de Campuac, la cloche de 760 kg, parsemée d’étoiles, «compte les coups» lorsque sonnent les calendes. Sa tonalité évoque les jours de fête et d’allégresse, mais pour le carillon, elle est accompagnée par Joséphine, cloche au poids moyen qui date de 1913. Le trio est complété par une création de la fonderie Triadou, mais le nom de la troisième, la plus petite, se perd dans les affres de la mémoire.
Depuis 1955, la famille Sabo converse avec ces êtres de métal. «Auparavant, c’était ma mère et mon frère qui sonnaient. Maintenant, il y a ma femme Andrée et mes trois enfants, Olivier, Florent et Évelyne», précise Bernard. C’est naturellement qu’il a repris le flambeau : «Ça me plaît, et puis à force c’est devenu une routine, je rythme la vie villageoise».
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Un royaume dont il est le maître depuis plus de 30 ans, «il n’y a que moi qui ai la clé», précise-t-il. Virevoltant entre les ficelles et les pièces de charpente, Bernard connaît chaque recoin de ce campanile. Avec aisance, il attrape une corde qu’il attache au battant de Joséphine. Il fait de même avec la plus petite cloche. Une fois accroché entre elles, le sonneur tire le milieu des deux liens immaculés. «Et c’est comme ça qu’on va carillonner pour les calendes», s’amuse-t-il, «je vais faire un coup, attention aux oreilles». Pour éviter de devenir sourds, les carillonneurs s’équipent de casques. L’âge faisant son œuvre, Bernard monte avec son fils pour actionner Saint-Pierre. «On la met debout pour sonner les calendes, elle fait des demi-tours et je n’ai plus assez de force pour la tourner».
Une tradition qui se perd
Auparavant, les enfants et adolescents affluaient dans le clocher pour seconder le carillonneur. Selon certains témoignages récoltés par l’Institut occitan de l’Aveyron, le sonneur faisait même un feu pour leur préparer une grillée de châtaignes. Maintenant, «il y a quelques jeunes qui viennent, mais c’est de plus en plus rare», se désole Bernard, «à ma connaissance je suis le dernier à sonner manuellement les calendes».
En pleine discussion, un violent bruit sourd retentit. Le cœur et le corps sursautent. Il est 9h30. Bernard, lui, reste impassible. Sûrement l’habitude. «Ça sonne les demis», précise-t-il. Ici pas de Quasimodo, mais un marteau qui frappe mécaniquement l’airain. L’électrification a atteint le clocher, remplaçant le rythme irrégulier du carillonneur. «Ça ne tape pas pareil, avec l’électrique on y perd, c’est difficile à expliquer, mais chaque personne à une façon unique de sonner», souligne le Campuacois.
Bernard admire longuement Saint-Pierre, il en parle comme d’un vieil ami. Ses doigts montrent une zone argentée. Marque d’une restauration. Le métal sous les coups du battant s’était trop creusé et la cloche menaçait de se fissurer. «La rénovation a eu lieu il y a quatre ans, depuis elle n’a plus le même son. Avant, elle résonnait plus sourd et maintenant c’est comme si le son s’en allait». Attentif aux moindres bruits, il a remarqué que le bois du joug de Saint-Pierre craquait. Signe d’une réparation nécessaire.
Pour l’heure, le carillonneur se prépare à sonner une nouvelle fois les calendes. Et ce n’est ni la pluie, ni la neige, ni le manque de lumière ou d’électricité qui va l’empêcher de remplir sa mission. Seule, l’impossibilité de monter les escaliers contraint le sonneur à quitter son clocher.
Aline Amodru-Dervillez
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