Découvrez le Bulletin d’Espalion en illimité Découvrir les offres

La vie des rivières. Les chaussées de moulins, patrimoine hydraulique en danger (20/21)

Une chronique inédite de Jean-Pierre Henri Azéma, docteur en Géographie et consultant spécialiste du patrimoine industriel et des moulins, de l’histoire des rivières et de l’énergie. 

La vie des rivières. Les chaussées de moulins, patrimoine hydraulique en danger (20/21)
Angleterre. Belper (Derbyshire), chaussée du North Mill, sur le Derwent River. Un modeste ouvrage parfaitement intégré dans son environnement. Un des sites emblématiques de la Révolution industrielle anglaise (Photo JPH Azéma septembre 2017).

La destruction d’une chaussée et ses conséquences (2/3)


Les effets néfastes ne sont pas seulement mécaniques mais affectent également notre environnement comme notre quotidien.
3. Disparition brutale de la biodiversité, héritée de nos ancêtres
La troisième série de modifications profondes concerne le milieu naturel, hérité d’une très longue vie commune entre les hommes et la nature qui les entoure, avec l’ouvrage hydraulique comme point d’équilibre. Chaque chaussée est indissociable de son environnement, de son milieu biologique propre. La destruction massive, irrémédiable, par l’action humaine, d\'un écosystème d’une richesse biologique exceptionnelle, tant végétale qu’animale, héritée de plusieurs siècles, constitue un non-sens comparable à certains saccages des années 1970 et 1980 au titre du remembrement : destruction des méandres de rivières, par recalibrage en "fossé antichar", enlèvement des haies, et déjà destruction importante de nombreux éléments bâti du patrimoine hydraulique... Cette action de "curetage" de "mise à sac" de la rivière, d’éradication systématique de toute la biomasse animale et végétale liée à la chaussée, a pour résultat la destruction immédiate des écosystèmes associés aux eaux lentes (faciès lentique), avec une perte considérable de la biodiversité dans la rivière comme dans ses abords.
La faune et de la flore du lit du cours d\'eau se modifient radicalement. Les espèces d\'eaux vives (faciès lotique) dominent le milieu, et la biomasse animale totale baisse fortement. La disparition du remous, régulateur volumétrique et thermique des eaux, provoque une augmentation de l\'amplitude des variations de température de l’eau. En période chaude, on constate un réchauffement rapide des masses d’eau. Durant l’étiage (période des plus basses eaux), le réchauffement des eaux met en péril la biomasse animale vivant dans les eaux rapides et froides, qui n’a plus de refuge pour passer la période caniculaire. La quasi-totalité des sédiments ayant été emportés vers l\'aval, les frayères disparaissent. Enfin, disparaît "l’effet d’oasis", de climatiseur, construit avec la forêt linéaire autour du remous de la chaussée. La disparition de la masse d’eau du remous a un impact négatif sur les paysages et dégrade donc la biodiversité, la qualité de l\'eau et le climat.
4. Dévastation du paysage et de la vie sociale
De graves menaces pèsent sur les ouvrages et constructions riveraines.
La quatrième série de modifications irréversibles porte sur le paysage et constitue ce qu’en géographie l’on appelle une catastrophe. L’abattage des arbres de la forêt linéaire, établie sur les deux berges, anéantit pour un siècle l’équilibre et l’harmonie du milieu. Nous ne nous en rendons pas compte, mais les paysages hydrauliques associés aux chaussées de moulins (ou d’irrigation, qui "grument"), sont des marqueurs spécifiques de notre civilisation et de notre identité [1].
La "barre blanche" de la chaussée, marque du lieu, a disparu à jamais. Avec elle, s’évanouit pour toujours le "chant" de la chute. Un silence éternel, visuel et auditif s’abat lourdement sur le site.
La destruction brutale de la matrice environnementale, et d’un cadre paysager immédiat à la fois charmant et familier par recalibrage en "fossé antichar", peut affecter également de nombreux habitants. Cela peut engendrer chez certaines peronnes de graves blessures émotionnelles pouvant entraîner la "solastalgie"  [2]. Il s’agit d’une affection développée suite à la perte irrémédiable, à la destruction, de son environnement quotidien. Elle peut même décider certains d’entre eux à quitter un lieu et une commune dans laquelle ils ne se reconnaissent plus.
[1] Cf. Azéma J.-P. H. conférence "Comment les moulins ont contruit l’Europe", (Berlin 19/08/2019).
[2] Cf. Albrecht, Glenn (2020). Les émotions de la terre, Ed. Les Liens qui Libèrent.
Photo : Angleterre. Belper (Derbyshire), chaussée du North Mill, sur le Derwent River. Un modeste ouvrage parfaitement intégré dans son environnement. Un des sites emblématiques de la Révolution industrielle anglaise (Photo JPH Azéma septembre 2017).

Recevez l'essentiel de l'actualité chaque jour par email
Réagir à cet article

L'espace des commentaires est ouvert aux inscrits.
Connectez-vous ou créez un compte pour pouvoir commenter cet article.

Abonnez vous au Bulletin Espalion
Inscrivez vous à la newsletter
La météo locale
La vie des rivières. Les chaussées de moulins, patrimoine hydraulique en danger (20/21)