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La vie des rivières. Les chaussées de moulins, patrimoine hydraulique en danger (18/21)

Une chronique inédite de Jean-Pierre Henri Azéma, docteur en Géographie et consultant spécialiste du patrimoine industriel et des moulins, de l’histoire des rivières et de l’énergie. 

La vie des rivières. Les chaussées de moulins, patrimoine hydraulique en danger (18/21)
Espalion. Sur le Lot, l’écran géant du remous de la chaussée offre le plus beau des spectacles vivants de la ville. A quoi ressemblerait Espalion sans cela, ou défigurée par une échelle à poisson incongrue, hors de prix, inutile et inefficace ? (Phot

Inventaire des fonctions méconnues de l’ouvrage (6/6)


Un paysage visuel et sonore à la fois familier, social et poétique
La chaussée est un ouvrage majestueux, un lieu unique de beauté et de poésie. La signature sonore de l’eau qui chute avec fracas, ou timidement, délicatement, est un important marqueur paysager. De même que le clocher qui sonne relie tous les habitants d’un lieu, la chaussée à un rôle social fédérateur important.
L’action mécanique de l’eau qui chute se manifeste par l’émission d’un bruit de fond permanent, d’une note tenue, propre à chaque ouvrage, et qui varie en fonction des saisons et du débit du cours d’eau. Ce son s’entend au loin et rassure les habitants sur le bon fonctionnement de la rivière, de l’usine ou du moulin qu’elle sert. Il emplit l’espace comme le paysage et en constitue une caractéristique fondamentale.
Ce signal auditif marquait autrefois la proximité du moulin ou de l’usine hydraulique, source de puissance énergétique et de transformation de la matière. Pour les habitants des vallées, agriculteurs, ouvriers, ou visiteurs, elle était le symbole d’un monde au travail. Pour le paysan, c’était la garantie de pouvoir moudre son grain et de pouvoir confectionner le pain, qui formait alors 80% de la ration alimentaire journalière de sa famille. Pour l’ouvrier, c’était la garantie de pouvoir utiliser les machines lui donnant du travail. Ce son s’oublie rapidement pour former un arrière-plan rassurant. Tant qu’il durait on avait du travail. En été, usiniers et meuniers travaillaient par intermittence, en pratiquant ce que l’on nomme des éclusées : à une période de rétention d’eau succédait une période de circulation d’eau.
Aujourd’hui, intuitivement, que la chaussée fasse fonctionner une usine électrique ou un moulin à grain, le passant sait que cette musique correspond aussi à l’oxygénation massive de la rivière. C’est un indicateur de bonne santé, et de pérennité pour la flore et la faune, aquatique ou non. En un mot, elle est signe de vie. L’empreinte visuelle, la permanence de la chaussée dans le paysage se manifestent par une barrière \"d’écume\" blanche, coupant le cours d’eau avec son voile argenté scintillant au soleil. C’est un repère fixe, visible de très loin. En pays occitan, les meuniers disent que la chaussée \"grume\".
L’ouvrage est aussi le symbole de l’harmonie, de l’alliance réussie entre l’homme, la nature et son environnement. Il joue un rôle primordial dans la vie sociale quotidienne. Les habitants viennent y pratiquer la marche, la course, la promenade, parfois la baignade, la pêche, la découverte de la nature, et la méditation... On s’y rend pour prendre les photos de mariage. C’est un lieu poétique, où l’on vient se laisser bercer par le \"chant\" de l’eau qui chute, s’imprégner du chant des oiseaux, et admirer la puissance des arbres, majestueux piliers de la cathédrale verte qui accompagnent souvent la zone de \"remous\", au-dessus de l’ouvrage. Durant les grandes ou les moyennes eaux, l’observateur, qui se place en aval de la chaussée, se trouve enveloppé par un voile vaporeux et frais, composé d’une myriade de fines gouttelettes d’eau, poussées par un courant d’air turbulent et puissant. Il y respire une odeur légèrement acre de vase et de sable mouillé mêlés (à suivre).
Espalion. Sur le Lot, l’écran géant du remous de la chaussée offre le plus beau des spectacles vivants de la ville. A quoi ressemblerait Espalion sans cela, ou défigurée par une échelle à poisson incongrue, hors de prix, inutile et inefficace ? (Photo JPH Azéma mai 2017).

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