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La vie des rivières. Les chaussées de moulins, patrimoine hydraulique en danger (3/21)

Une chronique inédite de Jean-Pierre Henri Azéma, docteur en Géographie et consultant spécialiste du patrimoine industriel et des moulins, de l’histoire des rivières et de l’énergie. 

La vie des rivières. Les chaussées de moulins, patrimoine hydraulique en danger (3/21)
Béziers (Hérault) chaussée des moulins de Bagnols-sur-l’Orb.Etablie depuis au moins le Xe siècle, elle permit le fonctionnement de 6 moulins,placés les uns en parallèles aux autres (photo JPH Azéma mai 2016).

12 siècles d’histoire : la «chaussée», pierre angulaire des rivières vivantes et travaillantes depuis Charlemagne


La falsification scientifique a d’abord consisté à modifier le vocabulaire lié aux ouvrages hydrauliques établis sur nos rivières, depuis plus de 1.200 ans, les chaussées, c'est-à-dire depuis le déploiement des moulins à eau sur les rivières d’Europe. Il fut ainsi décidé de remplacer le mot «chaussée» par celui de « seuil», mauvaise traduction du mot anglais «sill» (seuil de porte). Rappelons que depuis l’avènement de Charlemagne, en l’an 800, des centaines de milliers de moulins à eau ont fourni l’énergie de l’économie européenne, façonnant le destin et l’histoire de ses peuples. Notre continent a vécu durant 12 siècles au rythme des moulins ! La «chaussée» fut la pierre angulaire des rivières vivantes, poissonneuses et travaillantes. Cet ouvrage hydraulique s’entend comme l’accessoire essentiel du «moulin à eau» car il en forme la prise d’eau. C’est lui qui crée la chute, et permet à l’eau de produire une énergie mécanique gratuite et renouvelable. De fait, le terme «chaussée» est inséparable de ceux de «moulin» ou «d’usine». Pour mémoire, l’usine est « proprement et anciennement, machine mue par l’eau» (Dictionnaire Littré 1873).
L’invention du mot « seuil» fut suivie par tout un cortège d’autres noms destinés à anesthésier l’opinion publique. L’objectif étant de « faire la peau aux moulins», il fallait trouver un stratagème pour obtenir, sans discussion, la destruction de toutes leurs chaussées. Des substituts aux verbes «démolir» et «détruire» furent inventés pour masquer la réalité, par exemple « effacer». Ce verbe n’en est pas moins lourd de sens. Qu’efface-t-on d’ordinaire ? Un tableau de classe, la mémoire d’un ordinateur, ou la mémoire des peuples, en l’occurrence la mémoire des rivières, notre mémoire. D’ailleurs est également employée le verbe «araser», c'est-à-dire «mettre au ras du sol» et «réduire à néant». Tout se passe comme si les moulins avaient été une erreur de l’histoire, et devaient tous disparaître !
Puis est venue la «Loi sur l’Eau et les Milieux Aquatiques (LEMA)» de 2006, transcription d’une directive européenne, mais détournée de son intention originelle au profit du lobby des pêcheurs. La destruction programmée des chaussées de moulins pouvait alors commencer, se concrétiser. Depuis plus de 10 ans, 6.000 chaussées ont été ainsi sacrifiées, au nom de la «continuité écologique». Ainsi, nous laissons éradiquer une mémoire sociale collective, mais aussi un potentiel de production historique d’énergie renouvelable, que l’on peut encore moderniser, celui des moulins à eau. Depuis 1973, les moulins à eau français, les plus anciens opérateurs en la matière depuis plus de 12 siècles, sont systématiquement oubliés lorsqu’on parle d’énergie renouvelable.
L’Office France Biodiversité (OFB), pilote suprême de l’éradication des chaussées, vient même de lancer en 2021 un concours destiné à primer les plus «belles destructions de chaussées» ! Il est grand temps de réagir.
Photo : Béziers (Hérault) chaussée des moulins de Bagnols-sur-l’Orb. Etablie depuis au moins le Xe siècle, elle permit le fonctionnement de 6 moulins, placés les uns en parallèles aux autres (photo JPH Azéma mai 2016).
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