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Histoire. Retour sur l’affaire Fualdès (épisode II)

Histoire. Retour sur l’affaire Fualdès (épisode II)
Gravure en taille-douce de 1818 représentant l'intérieur de la maison Bancal (coll. Musée Fenaille, Rodez).
A Rodez, les rumeurs allèrent bon train après la découverte du cadavre de Fualdès. La piste royaliste ayant d’abord été évoquée, on en vint à supposer que l’ancien procureur impérial avait forcément dû se faire quelques ennemis mortels, notamment du temps où il était accusateur public. D’aucuns prétendaient savoir ce qui s’était passé, ou, du moins, croyaient si fortement à leur hypothèse qu’ils en auraient donné leur tête à couper ! D’autres encore pensaient avoir entendu certaines choses, ou cru reconnaître tel ou tel individu, en rapport, bien entendu, avec cette affaire. Mais quels que soient les bruits se répandant dans la vieille cité, tous, par contre, réclamaient justice.
Un tel crime, perpétré sur un personnage aussi estimé que Fualdès, ne pouvait naturellement pas rester impuni. Il fallait absolument trouver un ou des coupables, et au plus vite. De sorte que l’enquête, sous la pression de l’opinion publique, mais aussi peut-être sous celle de hautes autorités n’ayant pas intérêt à ce que la vérité soit révélée, fut proprement bâclée ; en tout cas, conduite sur des pistes quelque peu douteuses. Nous nous en apercevrons lors du rappel du déroulement des faits, ce que nous nous proposons de faire dès maintenant.

Disparition de Fualdès et d’un mystérieux paquet


Tout commença lorsque Fualdès quitta son domicile ce fameux soir du 19 mars 1817. L’un des premiers témoins interrogés à ce sujet ne fut autre que Sasmayous (ou Sasmayoux), l’ami intime de Fualdès. Voici un extrait de son témoignage qu’il réédita lors du procès d’Albi dont nous aurons l’occasion de parler longuement dans ces mêmes colonnes : «… le 19 mars, vers sept heures trois quarts (du soir — NdlA) , j’arrivai chez mon pauvre ami Fualdès ; j’étais bien loin alors de penser au malheur qui le menaçait. Il vint à moi d’un air assez joyeux, et me demanda s’il était bientôt huit heures. — Mais oui, et si vous avez un rendez-vous pour cette heure, vous n’avez pas de temps à perdre, lui dis-je en riant. — Eh bien, c’est vrai ; j’ai affaire à huit heures, et je vais prendre là-haut ce dont j’ai besoin. Il redescendit, prit sa canne, me souhaita le bonsoir… C’est le dernier mot qu’il m’ait dit. A dix heures (toujours du soir — NdlA) , je pris congé de Madame, et je me retirai chez moi, assez étonné que Fualdès ne fût pas rentré. A six heures du matin, j’entendis frapper à ma porte avec assez de violence ; j’ordonnai qu’on ouvrît, et je vis paraître le domestique de Fualdès, qui me dit que sa maîtresse était dans une inquiétude mortelle, parce que son mari n’était pas rentré. Elle me faisait prier d’aller voir dans plusieurs maisons de la ville, pour m’informer de lui ; on ne l’avait vu nulle part. En traversant une rue, j’entendis deux femmes qui se disaient : On vient de trouver un homme noyé dans l’Aveyron. — Le connaît-on ? — Non ; mais on dit qu’il est bien vêtu. Je frissonnai en entendant ces mots. Je courus au bord de l’Aveyron ; je vis un groupe qui entourait un cadavre ; j’approchai, et je reconnus mon malheureux ami étendu sur le rivage… (le témoignage de Sasmayous fait ensuite état de sa visite chez Mme Jausion, cette dernière ayant, d’après lui, refusé de l’accompagner au domicile de Mme Fualdès pour lui apporter quelque soutien moral – NdlA) . J’arrivai donc seul chez madame Fualdès. Je voulus tromper pour quelques instants ses douleurs ; je lui dis que son mari avait eu à la société une attaque d’apoplexie, et qu’il était impossible qu’il vînt. On ne put cacher longtemps à madame Fualdès ce fatal secret ; elle l’apprit, et je ne m’occupai plus que d’arrêter le désordre qu’on voulait établir dans la maison. Je visitai, avec M. Fualdès fils, le bureau de son père, et nous n’y trouvâmes ni journal, ni effets, ni papiers quelconques : tout était enlevé.» Nous reviendrons ultérieurement sur cette dernière déclaration qui a son importance. Car, si elle est exacte, cela signifie qu’un individu s’est emparé du contenu du bureau. Or, l’individu en question était peut-être Joseph Jausion. C’est ce que nous verrons lorsque nous en viendrons à évoquer ce personnage, un des principaux accusés dans l’affaire Fualdès. D’un autre côté, nous savons que Fualdès quitta son domicile muni de sa canne et tenant un paquet sous son bras. Que pouvait donc bien contenir ce paquet, quelques documents d’importance ? Malheureusement, nous n’en saurons jamais rien. Par contre, la canne de l’ancien procureur fut très rapidement retrouvée, dans des circonstances que nous allons à présent rappeler. Sa découverte eut lieu lors de la fatidique soirée du 19 mars. Alors que la boulangère Marie Chassan sortait de chez elle à huit heures et demie du soir pour se rendre chez des amis, en l’occurrence les époux Vayssette, un de ses pieds vint butter sur un objet qu’elle n’avait pas vu dans l’obscurité, ledit objet reposant sur le sol à l’angle de la rue du Terral et de celle des Hebdomadiers. L’ayant ramassé, elle se rendit compte qu’il s’agissait d’une très belle canne avec un pommeau d’argent. Ayant montré sa trouvaille à ses amis Vayssette, ces derniers lui conseillèrent d’aller remettre la canne au commissaire de police dès le lendemain matin. En rentrant chez elle, notre boulangère, qui était alors accompagnée de la marchande de fruits Malaval (également invitée chez les Vayssette), fit une autre découverte, cette fois dans la rue des Hebdomadiers : celle d’un mouchoir roulé et froissé aux extrémités qui aurait pu servir de bâillon. La rue des Hebdomadiers (rebaptisée aujourd’hui rue Séguy) étant, à l’époque, considérée comme mal famée, il n’en fallut pas plus pour attirer les enquêteurs en ce lieu.

Arrestation des époux Bancal


Une maison de cette rue, en particulier, portant le numéro 605, attira sur elle la suspicion : la maison Bancal. Il est vrai que cette demeure avait mauvaise réputation. Des bourgeois n’y donnaient-ils pas rendez-vous à leur maîtresse ? Mais ce lieu de luxure était-il pour autant le lieu du crime ? En tout cas, cette maison devint très vite célèbre, et pas seulement en Aveyron, au point que rares furent ceux qui en ignorèrent sa description que voici : comportant un rez-de-chaussée, deux étages et un grenier, on y accédait par une porte qui s’ouvrait d’abord sur un corridor, lui-même aboutissant à une cour intérieure. A droite, en entrant, se trouvait une sorte d’antichambre où débouchait la cage d’escalier. Encore un peu plus à droite prenait place une large cuisine éclairée par deux fenêtres, l’une donnant sur la rue et l’autre sur la cour. Cette cuisine communiquait avec un petit cabinet des plus étroits. Enfin, aux étages s’alignaient les chambres des divers locataires. Qui étaient les occupants de cette maison ? Il y avait, bien entendu, la famille Bancal composée d’Antoine Bancal, maçon de son état mais auquel on ne confiait que peu d’ouvrage, de la femme de ce dernier, Catherine Bruguière, et de leurs cinq enfants. Venaient ensuite les époux Palayret, puis Collard, un ancien soldat du train qui vivait en concubinage avec une blanchisseuse du nom d’Anne Benoît. Pas plus tard que le 20 mars, soit le jour même où l’on découvrit la dépouille de Fualdès, le commissaire Constans procéda à la perquisition de la maison Bancal. Il n’y trouva aucun indice qui aurait pu faire penser qu’un crime se fût déroulé en ce lieu. Notamment, il ne découvrit aucune trace de sang, sauf sur une couverture qui en était maculée. Mais la femme Bancal lui ayant expliqué qu’il s’agissait là d’un linge dont la bouchère Palou lui avait confié le nettoyage, il pensa ne pas devoir conserver cette couverture comme pièce à conviction. Il n’en alla pas de même du juge d’instruction Teulat, lequel procéda à une deuxième perquisition de la maison Bancal seulement deux jours après. En compagnie d’un lieutenant de gendarmerie, Teulat remarqua lui aussi la couverture qu’il considéra, quant à lui, comme une preuve accablante, et ce, malgré le procès-verbal dressé par le lieutenant de gendarmerie qui confirmait l’explication donnée par la femme Bancal : «Nous avons examiné attentivement ces divers linges et nous avons remarqué qu’à un seul il y avait quelques petits os attachés que nous avons cru reconnaître pour être des os de viande de boucherie, ce qui nous a fait présumer que ce linge pouvait avoir servi à essuyer la table de quelque boucherie.» Mais pour le juge d’instruction, il ne faisait aucun doute que cette couverture avait pu également servir à envelopper le cadavre de Fualdès. Il ordonna donc l’arrestation immédiate des époux Bancal et de leur fille aînée (âgée de dix-neuf ans), lesquels furent conduits à la prison des Capucins. Quant aux autres enfants Bancal, ils furent confiés aux bons soins des religieuses qui s’occupaient de l’hospice de la ville. Bien que l’élément incriminant eût été bien faible, des témoignages vinrent consolider l’intime conviction du juge.

«C’est avec ce couteauqu’on a tué le monsieur !»


Ainsi, des voisins des Bancal trouvèrent bizarre que, le soir du crime, un joueur de vielle se soit attardé à faire de la musique non loin de là, de huit heures jusqu’à neuf heures du soir. Avait-il été payé afin de masquer, à l’aide de son instrument, quelques cris qui auraient pu alerter le voisinage ? Un nommé Brast, exerçant la profession de tailleur, se souvint, quant à lui, avoir vu un groupe d’hommes portant un fardeau volumineux s’arrêter devant la maison Bancal. Ce témoignage fut confirmé par celui d’un peintre du nom de Jean-François Bernard, lequel marchait dans la rue des Hebdomadiers lorsqu’il rencontra un groupe de cinq à six individus. Le plus grand d’entre eux lui asséna un coup de poing sur la tête suivi d’un coup de bâton, le tout avec l’intention manifeste de le faire déguerpir de là au plus vite. Et puis, surtout, il y eut le témoignage de Marianne Monteil. Cette dernière, voisine et amie des Bancal, avait pour habitude de se rendre assez souvent à leur domicile. Peu de temps après l’assassinat de Fualdès, elle se trouvait dans leur cuisine et se préparait à donner à manger à la petite Madeleine Bancal quand, s’étant saisie d’un couteau pour trancher un morceau de pain, elle vit l’enfant s’y opposer fermement. Madeleine lui aurait d’ailleurs dit à ce moment précis : «c’est avec ce couteau qu’on a tué le monsieur !» Bien d’autres témoins furent entendus, conduisant à d’autres arrestations, comme nous le verrons dans un prochain épisode.
à suivre...
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